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L'illusion de la neutralité carbone

Décryptage
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2022-01-21

Au bingo du greenwashing, auto-déclarer son entreprise “neutre en carbone” devrait être considéré comme un “cheat-code” vers la victoire. C'est aussi mensonger que contre-productif.

"Air France propose des vols neutres en carbone." Cette anecdote est-elle vraie ou est-elle fausse ? 


Elle est vraie. Et ça suggère presque que l'avion est un mode de transport écolo ! Plutôt audacieux quand on sait que le transport aérien mondial émet autant de CO2 qu’un pays comme l’Allemagne (le 6ème pays le plus émetteur au monde d’ailleurs).


Ils sont nombreux à avoir cet aplomb : Volvic, la BNP, le groupe La Poste… Des dizaines d'entreprises se sont saisies de l'objectif de "neutralité carbone" fixé par la Cop21 pour le tordre, et en faire un argument marketing. Pur greenwashing.


Déclarer son entreprise neutre en carbone est contre productif pour trois raisons : 

          1. Ça ne veut rien dire : la neutralité carbone n’a pas de sens à l’échelle d’une entreprise.

          2. Ça n’engage à rien : on peut atteindre l’équilibre carbone sans arrêter de polluer via les mécanismes de “compensation”.

          3. Ça ne changera pas le monde : si toutes les entreprises du monde se contentent de cette stratégie, on n’arrêtera pas le changement climatique. 


On détaille tout dans cet article, en trois points. 🥊




La neutralité carbone, l’argument utile du greenwashing


Une entreprise qui revendique la neutralité carbone, c’est forcément du greenwashing. 


Ça sonne comme un pied-bouche radical, mais c'est ce qu'il y a de plus pragmatique et rigoureux.


La raison tient en une phrase : la neutralité carbone est un concept scientifique qui n’a de sens qu’à l’échelle planétaire. 


Et sur ça, les scientifiques et les ONG sont unanimes. 

PERIOD.👊 (Oui, on pourrait s’arrêter là. Mais vous verrez plus bas qu’on peut encore enfoncer le clou.)


Pour comprendre, il faut faire un rapide détour historique. En 2015, la Cop21 réunit la communauté internationale autour de l’impérative lutte contre le réchauffement climatique. Les experts sont formels : pour stabiliser les températures, il faut endiguer l’accumulation de CO2 dans l’atmosphère. Et l’objectif de “neutralité carbone” est alors avancé.


La science définit la neutralité carbone comme un équilibre à l’échelle planétaire entre : 

• Les émissions de CO2 anthropiques : l’ensemble des flux de carbone qui entrent dans l'atmosphère chaque année en raison des activités humaines

• Et les absorptions de CO2 anthropiques : l’ensemble des absorptions de carbone créées par la main de l'homme.*


* On exclut volontairement l’absorption par les “réservoirs naturels” car ils sont déjà saturés et servent à compenser le réchauffement climatique “embarqué”, sur lequel on ne peut pas agir.


La neutralité carbone est donc le résultat d’une somme qui doit être égale à zéro. Le fameux “net zero” dont parlent les anglo-saxons.


Et pour arrêter le réchauffement climatique, nous devons atteindre ce zéro à l’échelle de la planète. Pas d’un territoire, encore moins d’une entreprise ou d’un individu. 


Lorsqu’une entreprise déclare être “neutre en carbone”, elle annonce simplement que 100% de ses émissions de CO2 directes sont compensées par des dispositifs de séquestration ou d’absorption (comme la reforestation).


Et cela présente au moins trois limites pour l’objectif de neutralité carbone planétaire : 

          1. Le calcul des émissions de carbone exclut presque toujours les émissions indirectes, lesquelles pèsent très lourd à l’échelle mondiale.

          2. Des inégalités entre territoires sont inévitables, certaines zones disposant d’un plus grand patrimoine forestier et donc d’une capacité compensatrice plus grande.

          3. Viser un équilibre à échelle réduite peut inciter à “faire le strict minimum” dès que la neutralité est atteinte sur le périmètre, ce qui sera forcément dommageable pour la planète. 


Pour toutes ces raisons, il est prudent de penser que la neutralité carbone planétaire ne peut pas s’atteindre “simplement” en additionnant des équilibres atteints à échelle réduite.



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Je suis neutre en carbone donc je ne pollue pas ?



Ce qui est agaçant avec les entreprises “neutres en carbone”, c’est qu’elles s’en enorgueillissent comme si elles n’étaient plus polluantes. Ce qui est faux. 


Être neutre, ça ne veut pas dire qu’on n’émet plus de CO2. Ça veut juste dire qu’on en émet pas plus que ce qu’on absorbe avec des puits carbone artificiels.


1000 - 1000 = 0 

10 - 10 = 0 


Pas besoin d’être un génie pour comprendre que, du point de vue de la planète, il vaut mieux recevoir 10 gigatonnes de CO2 plutôt que 1000, même si elles sont compensées.


Et aujourd’hui, la plupart des entreprises misent plus sur la compensation carbone que sur la réduction de leurs émissions.



(Dis Jamie, c'est quoi la compensation carbone ?


Pour faire simple, ce sont toutes les techniques créées par l’humain pour absorber des émissions de carbone, classées en deux grandes catégories : 

• L’afforestation ou reforestation pour profiter de la faculté naturelle des arbres à séquestrer du CO2 ; 

• Les absorptions technologiques qui permettent pour la plupart de capter le CO2 dans l’air et de le stocker dans un puit artificiel.)




La vérité, c’est qu’une entreprise ne peut contribuer à la neutralité carbone planétaire que si elle suit cette méthode : 

          1. Mesurer précisément ses émissions de CO2 

         2. Réduire au maximum les émissions (directes ou indirectes)

         3. Compenser, seulement en dernier recours, les émissions incompressibles.


Si tu as suivi, tu commences à comprendre : compenser, c'est censé être marginal dans la démarche de neutralité ! 😶


Aujourd’hui, les entreprises qui s’autoproclament neutres en carbone n’alignent pas la moitié des arguments nécessaires pour prouver la rigueur de leur méthodologie. 


Et on ne peut même pas leur en vouloir. (Pas trop en tout cas.) Car aucun référentiel commun et contraignant n’existe… Si bien que les écueils méthodologiques sont nombreux.


Déjà, sur le calcul des émissions de CO2. Une grande liberté est laissée quant au choix du périmètre de calcul. Et l’entreprise peut facilement écarter certaines émissions (même très lourdes) en prouvant son “impossibilité technique ou économique” pour les mesurer.

À ce propos, une étude du BCG révèle que seules 9 % des entreprises sont aujourd'hui capables de calculer leurs émissions avec précision.


Ensuite, sur les efforts réels de réduction des émissions avant d’envisager des dispositifs de compensation. Aucune règle précise jusqu’où une entreprise doit réduire ses émissions avant de pouvoir passer à une stratégie de compensation.


Le paradoxe : 

• D’un côté, on sait qu’il faudrait une réduction nette des émissions de carbone de 90% à l’échelle mondiale. 

• D’un autre, ça coûte beaucoup plus cher à une entreprise de se transformer pour éviter l’émission d’une tonne de CO2 que de payer des dispositifs de compensation.


⇒ Dès lors, on comprend que les entreprises auront vite fait de fixer des objectifs de réduction minimalistes et de tout miser sur la compensation.



Vous l’aurez compris : les entreprises qui se disent “neutres en carbone” ne sont pas forcément celles qui font le plus d’effort pour réduire réellement leur empreinte carbone.




Les limites de la compensation carbone


Il y a eu comme un glissement progressif de la notion de neutralité carbone vers la notion de compensation carbone.  C’est flagrant, il suffit de lire les arguments de vente de 90% des prestataires greentech qui vendent leurs services aux départements RSE de grands groupes. (Cœur sur eux malgré tout. 😇)


À cet égard, il faut se préparer à une limite structurelle : on ne pourra pas tout compenser. 


Prenons l’exemple très concret de la plantation d’arbres : 


          1. Une tonne de CO2 compensée offre moins de garantie qu’une tonne de CO2 évitée.


En effet, les temporalités entre émission et compensation jouent contre nous. Quand j’émets une tonne de CO2 fossile, je libère immédiatement du carbone dans l’atmosphère. Alors que quand je plante un arbre, je permets l’absorption progressive et non-immédiate de CO2, tout au long de la phase de croissance de l’arbre.


Et je ne suis même pas sûre de la durée de vie de l’arbre. Donc je n’ai aucune garantie sur la permanence du stockage de carbone. (Eh oui, tout est possible : déforestation, incendie, sécheresse…)



          2. Si tout le monde se met à planter des arbres, on va manquer de place.


L’ONG “CCFD-Terre solidaire” a calculé que pour tenir leurs engagements zéro émission nette, Shell, Eni et Nestlé auraient besoin de 20 millions d’hectares de terres chaque année. Imaginez la place nécessaire pour les dizaines de multinationales qui existent !


La conséquence, c’est que “les premiers arrivés seront les premiers servis”. Et ce seront évidemment les plus puissantes des multinationales, celles-là même qui ont tant de mal à se transformer et qui misent plus facilement sur la compensation que sur la réduction. 



          3. On manque de recul et de temps pour développer d’autres techniques d'absorption.


À ce jour, le GIEC reste très prudent sur les techniques alternatives de stockage du CO2, tant sur l’efficacité à long terme que sur les risques encourus pour la population humaine à moyen terme. Si bien que les citoyens eux-mêmes font obstacle à ce type de projets. Comme à Greenville, dans l’Ohio (États-Unis) où les habitants se sont opposés avec succès à des projets de stockage souterrain de CO2.



Ajoutons qu'une stratégie basée sur la compensation manque cruellement d'ambition par rapport à l'enjeu climatique.


Je suis convaincue que la bataille culturelle est au cœur de cet enjeu. Nous devons transformer profondément notre économie pour atteindre la neutralité carbone planétaire. Les "moi je" des entreprises ne font que nous détourner de cette ambition révolutionnaire.



En une phrase ? La neutralité carbone planétaire est un objectif incontournable dans notre lutte contre le réchauffement climatique, et il serait dommage de voir ce concept si précieux vidé de son sens par des corporations animées par de viles enjeux d’image !


J’espère que vous vous sentez plus armés sur le sujet et prêts à en découdre avec le greenwashing. 💜


À bientôt pour un nouvel édito,

Adriana 

👊

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SOURCES / POUR ALLER PLUS LOIN

Référentiel Net Zero Initiative de Carbone 4 : https://www.carbone4.com/wp-content/uploads/2020/04/Carbone-4-Referentiel-NZI-avril-2020.pdf


Avis de l’ADEME sur la neutralité carbone : 

https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/avis-ademe-neutralite-carbone-2021.pdf


Article de France Info revenant sur la mention “vol neutre en carbone” de Air France : https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/greve-a-air-france/vol-neutre-en-co2-la-petite-mention-d-air-france-qui-fait-tiquer-des-scientifiques_4058309.html


Une critique de l’ONU sur la compensation carbone : https://www.unep.org/fr/actualites-et-recits/recit/les-compensations-carbone-ne-nous-sauveront-pas


Les émissions du trafic aérien selon le ministère de l’écologie : https://www.ecologie.gouv.fr/emissions-gazeuses-liees-au-trafic-aerien#:~:text=avec%205%2C0%20Mt%20en,totales%20de%20la%20France%20%3B%20apr%C3%A8s


Étude du BCG sur la mesure des émissions carbone par les entreprises : 

https://web-assets.bcg.com/86/d8/0532a17246b888265292f56ef998/gamma-ai-emissions-211011.pdf



Ecrit par
Adriana Peyruse
CEO - Les Impacteurs

Mon objectif ? Décrypter le monde actuel pour mieux accompagner celleux qui préparent demain.

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